Coordonné par Françoise Hatchuel, Transmettre ? Entre anthropologie et psychanalyse, regards croisés sur des pratiques familiales, Paris, L’Harmattan, 2013, Coll. Anthropologie critique dirigée par Monique Selim


Recension par Louis Moreau de Bellaing

Coordonné par Françoise Hatchuel, Transmettre ? Entre anthropologie et psychanalyse, regards croisés sur des pratiques familiales, Paris, L’Harmattan, 2013, Coll. Anthropologie critique dirigée par Monique Selim

«Le contrat narcissique s’établit grâce au préinvestissement par l’ensemble de l’infans (c’est-à-dire le groupe culturel qui accueille l’infans) comme voix qui prendra la place qu’on lui désigne» écrit Piera Aulagner. citée par Françoise Hatchuel. Dans ce livre, est donnée la parole à une anthropologue Monique Selim, à Malika Gouirir sociologue, à Françoise Hatchuel elle-même, venue des sciences de l’éducation, en collaboration avec Patricia Bouëtel directrice d’un service d’accompagnement éducatif à la parentalité, à Aniko Sebestény qui est doctorante en anthropologie, à Maria Zagrafaki et Nelly Askouni sociologues de l’Education, enfin à Charlotte Gamundi doctorante en Science de l’Education.

Il s’agit, dans ce livre, pour Françoise Hatchuel, comme elle le dit en introduction, de définir le «j»’ au sein d’un «nous» antécédent. Son hypothèse en découle : les familles et les différent(e)s acteurs(trices) qui composent une famille ont, en tant que famille, à se représenter ce qu’elles ont à transmette à leurs enfants ; il leur faut se situer par rapport à leurs propres groupes d’appartenance, c’est-à-dire notamment leur propre groupe linguistique et culturel, leur lieu d’habitation, leurs parents et à ce qu’ils peuvent représenter de «tradition». «Faire grandir les enfants», ce n’est pas assurer seulement la charge matérielle de leur développement physique, mais faire face à la désorganisation psychique que provoque l’immaturité de l’enfant. Toute société, si elle existe et persiste, comporte des éléments permettant d’aider les sujets à faire grandir leurs enfants. Pour F. Hatchuel, il y faut la capacité à investir. Bien entendu, elle s’appuie sur la théorie des pulsions de Freud et insiste sur l’expression freudienne «choix d’objet par étayage», ce vers quoi tend la pulsion étant extérieur au sujet et s’opposant au choix d’objet narcissique où ce sujet se prend lui-même pour objet. La tâche centrale consiste à faire barrage à l’angoisse, à la destructivité, à la violence mortifère et meurtrière (Thanatos), la pulsion de vie s’opposant plutôt, à notre avis à la pulsion de mort qu’au désir de mort.

L’imaginaire permet de faire grandir les enfants ; il devient, dans une société, «fiction réalisée» (Bourdieu). Il est important, pour les parents, de référer leur discours éducatif à un ailleurs raisonnablement fiable, par exemple la présence vivante des grands-parents. Piera Aulagner parle de «points de certitude symbolique». Dans une société stable, les sujets peuvent s’imprégner progressivement de modes de faire, sans qu’il leur soit demandé d’y croire.

Dans une société instable comme la nôtre, les grands-parents doivent construire par eux-mêmes le discours qui leur permettra de «soulever Eros», c’est-à-dire de faire face au risque de découragement dans l’acte de faire grandir les enfants.

La tentation du clone, dans une situation de doute, est le risque de faire appel à la pulsion d’emprise garantissant que l’enfant grandira conformément au pacte qui donne sens à la vie de l’adulte. «Si nous avons accompli la loi du groupe, c’est au prix d’une augmentation du risque d’emprise» (p. 23).

F. Hatchuel pense qu’il y a le rôle des médiateurs entre parents et enfants (grands-parents, oncles, tantes, cousins et cousines) . L’ouvrage en montre quelques exemples.

Dans son chapitre intitulé Trous et interdits de transmission, Monique Selim montre comment, dans un groupe ghettoïque (et nous ajouterons incestuel) constitué par des totalisations imposées de l’extérieur (par le bâtisseur capitaliste) à la population qui le constitue, il y a quasiment démantèlement du socle dit familial au profit d’une instance dans le groupe. L’exemple d’Arnaud et de Viviane en est une illustration. Ils tentent vainement de de se constituer, quelle qu’elle puisse être, une famille «symbolique» (au sens d’irréelle), rapportant à eux non des enfants qu’ils ont faits ou choisis, mais ceux qu’ils peuvent prendre à droite ou à gauche selon les circonstances. Il s’agit en somme d’une famille interdite.

Quant à celle présente en Chine, elle est l’exemple de la famille prescrite. L’enfant désiré, l’enfant unique est soumis à une coercition énorme qui redouble l’efficacité symbolique de l’autoritarisme politique. «Dans une configuration de planification totale des naissances et des trajectoires, le désir de transmettre concerne l’application d’un paquet de normes que l’être/le produit se doit de concrétiser». (p. 40) A l’opposé, dans L’Unique et sa propriété, Stirner, tout aussi destructeur, pousse la liberté de soi à la rencontre de celle de l’autre, le gagnant étant l’un ou l’autre.

Processus et transmission symbolique en milieu migratoire : Malika Gouirir a choisi comme échantillon – et non comme terrain – une petite population de seize familles dont les pères ont travaillé dans la même entreprise, au Maroc, puis en France, jusqu’à leur mise à la retraite ou leur licenciement. Son chapitre très détaillé met en cause les stéréotypes courants véhiculés sur la migration, au moins en ce qui concerne le problème que l’auteure soulève. Elle montre qu’il est difficile, dans l’attribution des prénoms, de séparer clairement ce qui relève de l’allégeance nationale ou ce qui témoigne d’une sorte de loyauté familiale. La distinction des prénoms représente (parfois involontairement) les attentes familiales. L’investissement des parents, au delà de l’acte d’institution du prénom, témoigne de «l’importance accordée aux appartenances revendiquées et aux luttes pour faire accepter des liens par delà les espaces nationaux et par delà le temps «(p. 64).

Françoise Hatchuel et Patricia Bouëtel donnent comme titre à leur texte Paternité et transmission en Occident : une place à élaborer. Elles apportent une démonstration très étoffée à l’hypothèse selon laquelle, dans nos sociétés occidentales, la paternité biologique ne se réduit pas à la fonction séparatrice dite paternelle du père que seuls les pères réels (biologiques) pourraient assumer. «Bien d’autres dispositifs existent pour réguler ce risque (la fonction paternelle), de même que l’adulte nourricier n’est pas forcément la mère» (p. 91). L’incertitude biologique pour l’enfant tient précisément à son caractère d’incertitude et non au biologique lui-même. Autrement dit, la conception du rôle du père n’est plus donnée d’emblée et demande à être élaborée. Au plan d’une fonction sociale intégratrice qui doublerait la fonction séparatrice, «les pères sont multiples», Ces fonctions seraient tenues par des instances et non par des personnes.

L’offrande domestique à Bali, que nous présente Aniko Sebestény, est un texte remarquable du point de vue anthropologique, puisqu’il nous fait assister à un rituel quotidien tenant à la religion et pratiqué, semble-t-il, par toute la population balinaise, rituel d’offrandes aux ancêtres sur des «autels familiaux». Un «flou» apparaît dans la pratique des jeunes générations qui effectuent le rituel sans toujours le comprendre, admettant seulement l’existence d’un monde invisible. L’auteure dit elle-même que le poids et la présence de temples, d’autels dans toutes les rues, sont renforcés par le rituel d’offrande quotidienne. Mais le flou, la marge d’interprétation chez les jeunes permettent de répondre à des événements nouveaux. C’est, à notre avis, penser que deux dispositifs, l’un celui, sans doute, de la modernité, l’autre celui des sociétés anciennes (telle la France sous l’Ancien Régime) peuvent assez facilement se combiner, voire se compléter, sinon se concilier.

Le problème est que, du point de vue du politique et de la politique, cela ne semble pas être le cas. Ce que nous appelons un sacré extérieur à l’humain ne peut, sauf, sans doute, dans la vie quotidienne et seulement jusqu’à un certain degré, coexister avec un sacré civil, c’est-à-dire un sacré intériorisé à l’humain. Cela ne veut pas dire que le premier doit être éliminé. Mais, dans les sociétés modernes et dans celles qui, appartenant à un autre type de société non moderne, font entrer en elles la modernité, il peut être seulement toléré. Cela ne veut pas dire que le second sacré soit supérieur au premier. Cela veut dire que les groupes et les individus, qui, après des millénaires de primauté sans partage du premier sacré, ont choisi le second n’acceptent désormais, même s’ils sont croyants, le premier sacré que jusqu’à un certain degré qui exclue sa pénétration dans le politique et la politique. C’est l’un des enjeu des luttes actuelles au Proche-Orient et Moyen-Orient et dans certains pays africains. Mais presque tout reste à dire sur cette question.

Le chapitre de Maria Zagrafaki et de Nelly Askouni, Education des filles, pratiques de famille et ruptures à la tradition : le cas de la minorité musulmane en Grèce, illustre quelque peu ce que nous venons de dire. Dans cette minorité musulmane grecque où, comme ailleurs, les femmes sont en position de subordination, les auteures montrent la différenciation des attitudes et comportements des parents, des pères et des mères, vis à vis de leurs fille, en fonction de leur propre degré et déni d’instruction, en ce qui concerne l’accès de ces filles aux études supérieures. Les auteures montrent, à notre avis, que les jeunes filles revendiquent pour la plupart un accès aux études supérieures – qui les fait partir de leur village -, mais que la mère et le père peuvent s’y opposer, les pères par crainte des commérages de bistrots, les mères à la fois par désir de les protéger, de leur assurer un mariage coutumier, mais aussi de les garder à la maison pour continuer à les aider dans le travail ménager.

Il peut arriver que l’un et l’autre consentent à leur départ parce que, n’ayant pu eux-mêmes s’instruire à cause du refus de leurs propres parents, ils souhaitent que cela soit possible pour leurs filles. Le problème ne semble pas se poser pour les fils. On peut penser également que la religion et sa morale doivent peser lourd dans le choix des parents de s’opposer à cet accès des filles – et non des fils – aux études supérieures. Notons qu’ici la transmission se fait surtout par l’acceptation des parents d’un accès à une autre vie que celle du village et de la famille d’origine.

On retrouve un peu la même problématique dans le dernier chapitre, celui de Charlotte Gamundi Devenir adulte face à l’étranger. Mais comme il s’agit de jeunes étudiants et étudiantes français(es), il n’y a pas en général d’opposition des parents. Ce que montre l’auteure, c’est que le séjour à l’étranger, par exemple en Argentine, pour faire ou compléter des études, est un choix de la jeune fille ou du jeune homme qui va la/le séparer de ses parents et de sa famille, avec soit la quasi certitude de les retrouver telles quelles au retour, soit l’incertitude liée au destin de tout un chacun. L’ambivalence du choix s’articule, à notre avis, à l’accord des parents. Les nouvelles techniques (Skype, etc.) peuvent l’atténuer. «C’est, dit l’auteure en conclusion, une distance bien réelle que l’étudiant(e) en mobilité internationale va instaurer entre lui/elle et ses proches. Il/elle va devoir affronter seul(e) l’inconnu, aidé(e) en cela par les acquis familiaux».(p. 173)

Dans ce livre riche dont ce compte rendu ne peut tirer que quelques pistes de réflexion, la question de l’investissement, posée au départ, se trouve en quelque sorte sans cesse remise ne chantier. Il met en lumière les difficultés, voire les impasses, mais aussi les ouvertures possibles de la transmission.