Note critique au sujet de la décroissance


Recension par Louis Moreau de Bellaing

Note critique au sujet de la décroissance

Lorsque Serge Latouche écrit l’Occidentalisation du Monde, il quitte le recours au marxisme et, dans le même temps, celui à des concepts  que, pour les critiquer, il employait : développement par exemple .Il nous fait entrer – ce fut au moins mon impression du moment, il y  vingt-cinq ans – , à la suite de L’Occidentalisation du monde, avec La planète des Naufragés (sur lequel j’avais faut une recension dans les Cahiers Internationaux de Sociologie) ) et avec  La Mégamachine, dans cet univers volontairement caricatural et, chez lui, comme grossi à la loupe, qu’est la globalisation capitaliste ou, pour mieux dire, l’excès global capitaliste. Il y fallait ce grossissement pour bien voir ce qui s’était mis en place. Très vite, Serge Latouche, en réel combattant, se mit en lice pour lutter, autant qu’il le pouvait, quasi individuellement – même si des soutiens l’entouraient – contre cet excès globalisé. Il expliqua fort bien que la décroissance fut et est toujours le « slogan » (c’est son terme) qu’il emploie pour bien marquer que l’autonomisation et l’autonomie de l’économique et de l’économie, doublée de son excès capitaliste menant lui-même à un capitalisme illimité, était l’obsession à laquelle il fallait  se mesurer, en recherchant – sinon une alternative – au moins d’autres voies pour vivre mieux en commun. D’abord, insistons sur le fait qu’à la manière du MAUSS ( Mouvement AntiUtilitariste dans les Sciences sociales) auquel il participe, il a créé un mouvement, la Décroissance, et un journal. S’alliant à  d’autres mouvements déjà là, sans cesse, ce mouvement lutte désormais pour casser  l’illimitation capitaliste et pour instaurer un mieux-vivre au sens matériel du terme sous le nom d ‘« abondance frugale » ( terme sur lequel je reviendrai, sans, disons-le dès maintenant, trop y croire ).

Quatre livre de Serge Latouche, parmi les derniers publiés, sont pris ici en compte : Pour en finir avec l’économie (2O15), Bon pour la casse (2012),  Les précurseurs de la décroissance (2016, Jean Baudrillard (2016).  Ils ne sont pas strictement analysés par ordre chronologique. Bon pour la casse constitue un exemple qui donne toute sa signification à Pour en finir avec l’économie. Dans un troisième temps Les Précurseurs de de la décroissance et le cas de Jean Baudrillard apportent des éclaircissements théoriques à ce qu’est, pour le mouvement qui porte ce nom, la décroissance.

Pour en finir avec l’économie est une sorte de dialogue entre Serge Latouche et Anselm Jappe. L’un et l’autre prennent à tour de rôle la parole, puis chacun d’entre eux s’adresse à l’autre pour marquer les congruences et les différence . Pour l’essentiel, le   livre pose la question, chez l’un et l’autre auteurs, de l’envahissement de l’activité humaine par l’économique et l’économie., ce que nous appelons l’autonomisation et  l’autonomie de l’économique et de l’économie. Cet envahissement par autonomisation et autonomie met hors jeu, si elles ne se soumettent pas à elle, non seulement toutes les autres sciences sociales , mais, si elles ne se soumettent pas à l’économique, toutes les activités humaines y compris celles qui concernent le subjectif et l’intime. Latouche parle de sociétés pré-capitalistes, pré-économiques, ce qui n’est pas notre vocabulaire. Mais peu importe. Il lance l’interrogation sur un court terme qui concerne le présent, celui qui valorise nos esprits et nos vies : « Réfléchir à un futur différent de celui sans avenir, penser l’imprévisible et l’improbable « pour sortir de l’économie » », ce qui ne signifie pas, à notre avis, effacer  des dimensions humaines et sociales l’économique. Relevons dans l’introduction de Latouche cette remarque sur Marx : « L’échec de Marx à se libérer de l’économique est largement lié à l’impasse qu’il fait sur la question de l’environnement et de l’existence de l’individu humain  dans un cadre bio-physique ». Ce qui rappelle les propositions de Baudrillard dans le  Miroir de la production.

La première partie montre comment l’économie a été inventée. Elle se divise en plusieurs chapitres. Le premier s’intitule  Contre toute forme d’économie,, le second L’économie comme religion, le troisième porte sur le fétichisme de la marchandise, le quatrième sur la décroissance et la critique de la valeur.

La deuxième partie est une interrogation à Marx. Marx est-ill nécessaire pour penser l’écologie politique, c’est-à-dire une nouvelle pensée qui prendrait en compte, parmi d’autres dimensions du social, l’économique ? Après une introduction de partie, les auteurs s’interrogent sur Marx et la décroissance, sur le « double «  Marx face à la crise écologique. Une conclusion de partie – pourquoi la décroissance implique de sortir de l’économie ? – et une         annexe complémentaire reprenant le thème Décroissance et critique de la valeur  font la synthèse de l’ouvrage.

Anselm Jappe et Serge Latouche   pensent l’un et l’autre que l’économie est  « une toile de fond anthropologique transhistorique , ce qui équivaut      à identifier le concept d’économie au processus de métabolisme avec la nature.

L’appropriation de la nature passe par un procès de codification symbolique présupposé et inconscient qui peut être la religion dans un cas et la valeur dans l’autre. «     

Serge Latouche signe le chapitre sur Economie et religion. «…Nous sommes  entrés dans l’économie, nous ne sommes pas seulement entrés dans l’imaginaire économique, mais nous sommes entrés dans la vie économique. On a économicisé nos vies « . Notre  société est  fondée sur le manque et la frustration, sinon les individu(e)s et les groupes ne consommeraient pas. 30% de ce qui est acheté va directement à la poubelle. La consommation, est le véritable carburant de notre société. L’idée est que nos besoins sont illimitées et  que cette illimitation est und bonne chose; Mais nous sommes condamnés, par la force des choses, à sortir de l’économie et de la consommation. illimitée. En revanche, contrairement à Latouche, je pense que nous sommes dans une démocratie institutionnelle qui, contrairement à d’autres régimes et sociétés politiques, nous permet de vivre en commun. Mais, comme dit Latouche, cette démocratie est oligarchique. « Nous vivons dans des oligarchies pluralistes qui nous concèdent un minimum de libertés individuelles. L’équation travail-production-consommation-spéculation-travail nous enferme dans sa rigueur au point qu’il est quasiment impossible aujourd’hui d’en sortir ». A notre avis, il ne s’agit pas tant de restreindre des besoins qui, pour la plus grande partie de la population, le sont déjà. La plus grande partie de la population mondiale est dans une frugalité frugale, mais, comme le dit par ailleurs Latouche, il s’agit de redistribuer  et de partager. Le MAUSS a proposé, il y a longtemps, un revenu de citoyenneté  qui dépasse la subsistance (manger, boire et dormir à l’abri). Ce minimum, comme le die Germaine Tillon, est bon pour les chiens. Il suppose également – ce qu’on ne dit plus guère – un maximum – la loi sur le maximum de 1793 –  qui limite  drastiquement les revenus de ceux qui produisent partiellement seulement  pour la consommation , mais surtout pour la spéculation. Ce serait un début, mais la mise en place d’un tel revenu  suppose, comme le dit Cingolani, de repenser travail, activité sociale, vie en commun, etc.

Le fétichisme de la marchandise est analysé par Anselm Jappe. Plutôt que de parler de critique de la valeur, il faudrait, dit Jappe, parler du fétichisme de la consommation. Auparavant, dit Jappe, toute réflexion avant l’apparition de l’économie était une réflexion sur éthique et morale. fondée essentiellement su la conviction  que l ‘homme est mauvais et qu’il faut faire un grand effort pour le rendre meilleur. L’               auteur raconte l’anecdote du visiteur français en Espagne qui, dans le cabinet du roi, dit : « C’est donc lci que le roi t travaille ». Son guide se met en colère, l’accuse d’insulter le roi. En effet, déjà en France, le travail commençait à être reconnu pour tous, alors qu’en Espagne, un noble et, qui plus est, un roi ne travaillait pas.

Pour ne pas se noyer, disaient Marx et Engels, il ne suffit pas de se libérer de l ‘idée de la pesanteur. « Les marchandises sont pour nous comme des dieux dont les volontés nous échappent. les marchés n’ont pas voulu…Les Bourses n’ont pas réagi »., dit l’auteur. Anselm Jappe conclut son chapitre en disant d’une part que la critique de la croissance doit être une critique du travail, d’autre part qu’il faut parvenir à une autre conception et organisation des activités sociales qui dépasse complètement la conception solipsiste du travail.

Un débat s’engage sur la  décroissance et sur la critique de la valeur, trop difficile à résumer sans le trahir. Retenons une remarque de Serge Latouche à un intervenant qui faisait valoir que le FN critiquait tout autant le pouvoir financier, financiarisé actuel que le fait la gauche. « La gauche pensait faire beaucoup plus en remettant en cause l’essentiel du système capitaliste., mais elle ne remet même pas en cause le pouvoir de la finance, laissant ainsi un boulevard à la droite »

Si nous comprenons bien cette remarque, ce n’est pas seulement le pouvoir financier qu’il faut, comme, par stratégie politique, le fait le FN, remettre en cause, mais l’excès global capitaliste dans son ensemble, l’économique et l’économie en tant qu’ils s’y coulent,  et, dans la dimension de cet excès,  tout particulièrement le pouvoir financier, c’est-à-dire l’excès de spéculation.

Abordant la question de Marx et de l’écologie politique, les deux auteurs font référence au MAUSS, à des articles dans un numéro spécial Que penser de Marx aujourd’hui ? Les deux auteurs y ont publié chacun un article. Celui d’Anselm Jappe s’intitule : Lz côté obscur de la valeur et le don.  Dans le chapitre de ce livre « Marx et la             décroissance », Latouche conclut :  « Le passage pat Marx a plutôt constitué un handicap pour beaucoup pour penser l’écologie politique. «. Il éloigne de l’écologie politique la pensée du maître et de ses disciples  qui l’un et les autres la bannit. mais le passage du capitalisme à l’écologie est, à l’ heure actuelle, fort justement, une « nécessité impérieuse ».

« Critique de la production pour la production », dit Jappe dan le titre du chapitre suivant, comme nous l’affirmons de tous ceux et celles qui, à a proximité (celle de la production), y croient comme à un acte de foi ou s’y complaisent par désir plus ou moins pervers, ou qui s’y sont résignés!e)s. Les autres la subissent. L’auteur conclut en disant qu‘il ne s’agit pas seulement de ré-encastrer l’économique dans les autres dimensions du social, comme. le pensait Polanyi, mais le dépasser et surtout dépasser l’identification de l’abondance marchande avec la richesse possible de la vie;

La conclusion des auteurs insiste sue « l’engagement à la responsabilité ». Ne pas déléguer à quelqu’un qui devrait penser à notre place.

Je serai, faute de place, plus bref sur les trois autres ouvrages qui sont d’un seul auteur : Serge Latouche.  Bon pour la casse, les déraisons de l’obsolescence programmée, est plus qu’un bon exemple illustrant Pour en finir avec l’économie ; c’est, sur l’obsolescence programmée, c’est-à-dire sur une usure à temps prévu et quasiment inéluctable de l’objet marchand, une démonstration serrée de ce qu’est à la fois le productivisme, le capitalisme et le démon de la croissance.

Dans la préface à la deuxième édition du livre, Latouche s’attache à recenser les tentatives actuelles qui tendent à se multiplier, pour atténuer les effets destructeurs de l’obsolescence programmée, ne fut-ce que par des techniques réparatrices ou compensatrices; Mais, comme il le dit, il y faut un changement de ce qu’il appelle, avec les historiens, des mentalités, de ce que nous appelons le subjectif collectif et individuel.

Le livre comporte, outre son introduction intitulée « L’addiction à la croissance », quatre chapitres . Le premier tente la définition et la caractérisation de la nature de l’obsolescence programmée Le second traite de son origine et de son domaine. Le troisième pose la question de la amorale et de l’éthique, et le quatrième celle des limites. .

. Dans son avant-propos à la  première édition du livre, Latouche rappelle que c’est Gailbraith, dans The affluent Society (traduit en français par l’ Ere de l’opulence) qui introduit la controverse sur l‘obsolescence programmée. Dan l’introduction, citant Gunther Anders qui  dit que la maxime du consumérisme est « Apprends à avoir besoin de ce qui t’est offert », Serge Latouche montre que l’obsolescence programmée est l’arme absolue du consumérisme. On est désarmé par rapport à la défaillance d’un produit notamment mécanisé. Lorsqu’il tombe en panne, il n’est plus réparable. On rachète. La consommation forcenée, dit Latouche, est voulue par les producteurs               marchands de rêve. Il y a bien addiction dans la mesure où ce n’est pas l’individu qui désire la chose, mais en quelque sorte la chose qui désire ; elle force à faire un besoin de ce qui n’est pas ancré en lui individu.

La première forme de l’obsolescence programmée est fondée sur la courte durée du produit. Mais il existe parallèlement une obsolescence programmée psychologique, esthétique, liée à la morale. Il s’agit de convaincre le consommateur de changer de matériel tous les deux ou trois ans.

La nature de l’obsolescence programmée résulte de la symétrie entre l’obsolescence technique (qui relève de l’invention perpétuelle de nouveaux modèles)  et les deux autres formes d’obsolescence programmée. Cette dernière est  aboutissement des deux autres., où le modèle du politique se conforme à elles. L’origine de l’obsolescence est dans les deux formes d’obsolescence, celle technique et celle psychologique et esthétique; Elle amène à désirer ne jamais perdre la face, parce qu’il s’agit d’objet, Cette limite peut être manipulée pour produire la consommation ostentatoire. Son domaine, c’est à la fois celui de la la fabrication qui diminue la qualité et celui du jetable, du déchet , c’est celui qui masque le social normal pour favoriser la communauté subjective , enfin c’est celui de l’évaluation alimentaire avec les dates de prescription aussi courtes que possible.

Quelle est la morale de l’obsolescence programmée ? Elle est une nécessité, elle diminue, par son rôle social, les prétentions  des consommateurs, elle en fait, comme co-salariés de l’industrie, des complices.

Il va de soi qu’une telle morale et l’éthique qui l’accompagne au niveau des possibilités et des conceptions sont fondées sur des plans « doublement malhonnêtes ». La stimulation artificielle est une compromission avec l’éthique ; la pratique  de la date de prescription est auto-destructrice à la fois politiquement et économiquement. Les croyants en Dieu diraient qu’elle est un crime contre la loi naturelle, parce que nous gaspillons ce que Dieu nous a donné. Plus simplement, le citoyen, l’individu dira que c’est une illégitimation et une illégitimité par rapport à un repère-limite du politique : le don. Celui-di enclenche en tout humain une certain degré de renoncement, de transmission et de préservation (objet gardé, objet circulant dans la réciprocité et l’échange).

Avec courage et sans emphase, Serge Latouche, à propos de l’obsolescence de l’homme, rappelle ceci :  Sont prévus des super-ordinateurs  capables de se reproduire eux-même, de concevoir des articulations puissantes et plus autonomes. A ce moment là, ,l’homme n’aura plus de raison d’être et, privé de son pouvoir humain dans un monde ravagé pare la pollution, il ne pourra plus devenir qu’en devenant à son tour une super-nature mi-mythique mi-numérique. La vérité complexe d’une telle évolution, est-ce une contre-humanité ? A ce stade, l’obsolescence de la morale (et de l’éthique) ne permet pas d’en juger ».

Sur les limites de l’obsolescence programmée, Serge Latouche écrit : :On ne  peut sortir du dilemme de résoudre à la fois la préoccupation sociale et celle écologique que par la construction d’une société de prospérité..,, d’abondance frugale économe   des ressources naturelles et du labeur humain, dans laquelle les gains de productivité sont obligatoirement transformés en idée du temps de travail et non plus en capitalisation de la production-consommation des humains. Mais cela c’est une révolution ». Il conclut, après le rappel d’un merveilleux souvenir d’enfance qui est encore celui d’enfants et de petits-enfants) : « La faculté d’émerveillement est la condition de réussite d’une société de décroissance …pour échapper au destin funeste d’une obsolescence programmée de l ’ homme ».

Oui, c’est probablement en partie ce que nous souhaitons tous (même si l’abondance frugale demeure  mal définie), mais je pense qu’on ne construit pas une société selon un projet préconçu. Que Serge Latouche et le mouvement de la décroissance contribuent avec courage, force, persévérance, sans désespérer, à une meilleure société, je le pense comme eux. Mais une société de décroissance, d’abondance frugale n’est pas d’emblée un projet de société , elle ne prend un sens que si des êtres humains  ont envie de la faire et la font. Ce qui fait société, tout doucement, c’est ce qui est déjà là, c’est la société de décroissance  en germe et qui  cherche  à se propager  un peu partout  par celles et ceux qui, en équipe et individuellement, produisent, à partir d’un politique qui, humainement, n’a pas cessé d’être  l’imaginaire constructeur, si l’on veut, en plus précis, du social, du culturel de l’économique, du pédagogique, du religieux et qui, dans le même temps, mettent en place, remettent en place, si nécessaire, ce politique,  pour juguler sans cesse les erreurs, les illégitimations et les illégitititmités transgressives telles que la domination millénaire des femmes, l’esclavage, le travail forcé, l’exploitation et l’oppression des sans abri, des exilés, des précaires, des ouvriers, des petits employés. Il s’agit aussi d’une politique cherchant à être démocratique sans l’oligarchie. Enfin il s’agit toujours  de la conscience d’un « inconnu à creuser » qui ne soit pas les dogmes fixes que nous avons tendance à nous imposer. Mais suis-je si loin, en disant cela , de ce que veulent les objecteurs de croissance et Serge Latouche ?

Les deux autres ouvrages de Serge Latouche, Les précurseurs de la décroissance , une anthologie, Jean Baudrillad ou la subversion par l’ironie, me semble être une recherche des fondements même du mouvement de la décroissance à travers d’abord  la recension d’auteurs et le bref commentaire d’oeuvres de ces auteurs qui veulent contribuer à la décroissance et à la mise en acte du mouvement. Mais c’est ensuite, en se confrontant avec Jean Baudrillard  qui, par ses écrits notamment sur la société de consommation, a été l’un des plus actifs et des plus vigilants critiques du productivisme, de l’’autonomisation de i’écononomique et du capitalisme Plus encore, ce que Serge Lataouche tente de montrer, c’est ce qu’il appelle la subversion par l’ironie, autrement dit, pour moi, la critique indirecte, mais efficace , d’un monde voué à l’économie avec la monstruosité d’un libéralisme économique devenu dogme et d’un excès productiviste. Plus encore, Jean Buudrillard incarne en lui le malaise, la désespérance, le retrait non délibéré  comme ceux de Caillé, de Latouche ou, plus modestement,n le mien, d’un individu, en l’occurrence, pour Baudrillard, d’un écrivain aux prises avec l’ excès productiviste-consumériste-oonsommatoire qui lui paraît sans issue.

Outre son introduction et sa conclusion, Les précurseurs de la décroissance comporte sept temps : d’abord celui de la découverte, de la publication et de la lecture des précurseurs de la décroissance, puis celui de l’économie du bonheur et de l’idéal de la frugalité, qui correspond à celui des grands anciens, des sagesses et traditions anonymes, le troisième temps est celui de la pensée critique par des « éclaireurs » de la révolution industrielle.  Le quatrième temps est celui de la critique de la société contemporaine par les pionniers et fondateurs de l’écologie politique. Le cinquième temps fait état du sursaut des consciences   chez des romanciers, des poètes et des journalistes. Le sixième temps montre que les infréquentables, Ezra Pound et Heidegger par exemple, ne se réduisent  pas à cette à cette impossibilité de les fréquenter. Enfin le septième temps trace de nouvelles pistes pour un chantier en cours.

A partir du deuxième temps, Serge Latouche fait se succéder les auteurs, brièvement. Chez les Anciens, on retrouve Diogène et Epissure ; chez les critiques de la révolution industrielle,  Fourier, Stuart Mill, des inconnus injustement oubliés ; dans la longue liste des critiques de la société contemporaine, apparaissent également les célèbres, les connus et les moins connus : Benjamin, Mundorf, Bataille, Anders (moins célèbre que son ancienne épouse Hanaah Arendt),  Rougemont, Gorz, Elul, Illitch, mais aussi S. ,Weil, Debord, Castoriadis, Baudrillard, oui Lanza del Vasto (avec son livre Le Pèlerinage aux sources, souvenir d’adolescence), Berlinguer, Rosak, Ralignan Le sursaut des consciences se fait, selon Latouche, chez Tolstoï, Tagore, Bernanos, Huxley, ,Giono, mais aussi d’Eaaubonne et Pasolini. . Nous avons nommés les deux principaux infréquentables. Dans les pistes. pour un chantier en cours, Latouche nomme Rousseau et Jouvenel, zt « d’autres encore ». La conclusion les rassemble, en fait une sorte de brève synthèse face au délabrement créé par les excès spécifiques plus ou moins globalisés de la modernité et face à l’excès global productiviste, consommatoire, illimitant et illimité du capitalisme.  Des noms rappellent les actuels compagnons de route de la décroissance parmi lesquels je me compte.

Le petit livre sur Baudrillard  présenté comme un précurseur de la décroissance, le montre d’abord comme un critique incontestable de la société de consommation. Je suis tenté de lui reprocher ce terme de société de consommation   qui, comme celui de société capitaliste, fait bon marché de ce qui est en train de se produire, autrement dit qui ne tient pas compte de tous ceux et de toutes celles qui refusent la consommation excessive et/ou le capitalisme. Latouche dit qu‘il est un objecteur de croissance, mais non un partenaire de la décroissance. Dans son deuxième chapitre, il le montre étranger (ironique) vis à vis de l’éthique de l’abondance frugale . »Seule est mobilisante, dit Baudrillard, l’analyse précise des évènements. toute analyse radicale est d’un optimisme fulgurant ». Latouche lui-même croit à la possibilité d’une sorte d’abondance frugale après un effondrement commencé.

Répétons-le, nous ne pensons pas qu’une société puisse être projetée, ni construite d’avance. Ce sont les êtres humains concernés – ils le sont tous -, mais plus particulièrement, ceux et celles qui prennent conscience de ce qui les concerne, qui sont à même  d’en décider.

L’entretien final portant sur la manière dont la curiosité et l’érudition contribuent à faire lever, chez un auteur, ses imaginaires, se conclut par quelques phrases qui confirment la «subversion ironique » de Baudrillard : « Il convient, me semble-t-il, de ne rien conclure, de laisser ouvertes la disparité des termes, la singularité de chacun » « Mon lieu c’est le désert, là où je retrouve une lueur de désert, une impression d’avant la culture, non pas l’archaïque, mais le sauvage ». Si l’abondance n’y est-pas, on y perçoit la frugalité.