Olivier Douville, Les figures de l’Autre, Paris, Dunod, 2014, Coll. Psychismes fondée par Didier Anzieu


Olivier Douville, Les figures de l’Autre, Paris, Dunod, 2014, Coll. Psychismes fondée par Didier Anzieu

Qu’est-ce que l’Autre ? Que me veut l’Autre ? Questions préjudicielles qui, au sens où l’entendent l’auteur et nous-même, sont à poser avant même d’entreprendre une recherche – celle qui se poursuit dans ce livre -. Ces questions proviennent, à notre avis, de la nécessité de les poser, mais aussi de la distance à maintenir entre l’anthropologie et la psychanalyse d’une part, la psychanalyse et l’anthropologie d’autre part. Car on ne peut oublier que l’anthropologue qui va demander à la psychanalyse certains de ses concepts et de ses approches n’est pas dans la même position scientifique que le psychanalyste. Dans la spécificité de sa démarche et de son travail en psychanalyse, le psychanalyste ne peut que «se servir» des apports de l’anthropologie. Si les critères de scientificité, dans l’une et l’autre discipline, sont les mêmes, l’obtention notamment d’un minimum de preuves (et non de résultats) à partir d’hypothèses (et non de suppositions souvent idéologiques), il n’en reste pas moins que l’anthropologue, faisant droit à l’anthropologie freudiennne et aux travaux qu’elle a rendus et continue de rendre possibles en anthropologie, ne peut prétendre se confondre avec le psychanalyste doublé d’un chercheur qui, affronté directement si l’on peut dire à ses analysants, travaille comme chercheur tout autant sur leur singularité individuelle que sur leur individualité sociale.

Lorsque Douville reprend à l’origine le dessein freudien à partir d’une trace et que c’est cette trace presque indéfinissable qu’il suit chez Bastian le géographe, puis retrouve plus ou moins sédimentée, voire un peu fétichisée, comme semble le penser ailleurs Eric Smadja, chez le Freud de Totem et tabou et de Psychologie collective et analyse du moi, on peut en tant que sociologue-anthropologue le suivre, aussi bien en lisant Malinowski à qui il marque quelque mansuétude – à notre avis, si Malinowski respectait la psychanalyse, il ne l’avait guère comprise – ou Geza Roheim beaucoup plus riche, selon nous, en apports anthropologiques où la psychanalyse devient nécessaire. Qu’on songe à ces belles pages de Roheim sur une danse cérémonielle d’apparat d’un soupirant face à celle qu’il désire, somptueuse en couleurs et en gestuelle. Mais Douville ne nous entraîne, avec Freud, sur les pas des anthropologues, Devereux notamment vis à vis de qui il est prudent, semblant se distancer quelque peu de son culturalisme, que pour nous amener peu à peu aux figures de l‘Autre. Bien sûr, son parcours passe par Lacan et nous pensons que sa reconnaissance de l’Oedipe plus sous sa forme lacanienne que freudienne contribue à dépasser le débat de certains anthropologues sur l’universalité de ce complexe, débat qui n’a d’autre intérêt, au moins dans les cures-type entreprises par des psychanalystes de cultures différentes, que précisément de leur rendre sensibles des différences, au lieu de les engloutir dans du semblable, du même.

Venons-en à ce point où Douville a voulu nous amener, au fond à sa propre expérience de psychanalyste confronté – l’un l’analyste et l’autre l’analysant s’abordant frontalement, même si, dans la séance, ils ne se regardent pas – à des individu(e)s en détresse venu(es)s du Congo, du Mali, des Caraïbes et d’Haïti, venu(e)s également de la migration de populations de ces pays en France. Nous ne sommes pas capables de suivre dans leurs détails les analyses que nous propose Douville dans ce qu’il nous dit des «cliniques de l’exil» en refusant toute emphase à ce terme d’exil. Egalement de ce qu’il nous dit de l’esclavage. Que retenons-nous en tant que sociologue-anthropologue non psychanalyste ? D’abord ce que Douville dit de l’humain. Il n’en fait pas une catégorie en soi, se suffisant à elle-même. Mais constamment, nous semble-t-il, il nous rappelle que nous sommes entre humains, que le psychanalyste homme ou femme, dans le transfert et le contre-transfert, est un humain comme son analysant homme ou femme. Il nous rappelle que la différence des sexes – qui marque celle des générations – et la mort – et il se pose la question du rapport entre économie et mort – sont là, inexorables, incontournables en quelque sorte, «anomie du sexuel», «anomie de la mort», autrement dit, selon nous, impossibilité de soumettre totalement à la loi humaine le sexuel (l’élan vital, la libido qui s’en sépare, le pulsionnel vie et mort qui se distingue de la libido, mais ne s’en sépare pas) et la mort tant dans la pulsion de vie que dans la pulsion de mort. De les soumettre totalement à une loi symbolique où l’imaginaire et le réel ont leur part, loi que nous humains faisons toujours émerger, même dans les camps de concentration, tant du côté des victimes que, parfois, du côté des bourreaux. Il montre également comment l’esclavage et le travail forcé, tout comme la Shoah, sont, non pas in-humains, mais a-humains, comment l’esclavage réduit l’être humain esclave à la condition de chose et de machine, comment la Shoah le réduit ou tente de le réduire à la condition animale. Douville est requis par le statut anthropologique de l’individu(e) en détresse ou non, mais peut-être un peu plus de celui ou celle en détresse, quelle que soit son origine sociale ou géographique, en quoi il rejoint l’anthropologie dont l’un des objets de science est l’altérité. Mais il montre que cet(te) individu(e) – notre Autre, voire notre étranger(ère) à nous occidentaux – est pris(e) comme chacun de nous, occidentaux ou pas, dans son histoire singulière prise elle-même dans l’histoire et la mémoire collective, et aujourd’hui, avec d’une part la modernité et d’autre part son excès global le capitalisme, dans l’histoire mondiale. Et c’est là que Douville nous vient en aide si l’on peut dire, apporte à l’anthropologue un élément dont il peut faire état et qu’il peut reprendre dans ses analyses. Cet élément c’est que le symptôme – délire, hallucination, agressivité – quel qu’il soit ne peut être d’emblée considéré, comme c’est souvent le cas, uniquement d’un point de vue négatif. Douville le montre pour l’enfant nit ku bon, l’enfant-ancêtre, celui qui «part et qui revient» (Zempleni), mais celui aussi – et Douville ne le dit pas suffisamment – qui est souvent sacralisé, ce qui ne lui évite pas la privation de liberté. Car il y a le symptôme manifesté par l’individu(e) et ce que la société où il vit fait de ce symptôme. L’auteur montre que cette trace – et nous y revenons – que l’on découvre chez le premier Freud, chez le second à moindre usage, chez quelques anthropologues avant la guerre, chez Lacan, Devereux et quelques anthropologues aujourd’hui – chez une anthropologue comme Monique Selim ou un psychanalyste-anthropologue comme Douville lui-même -, est le symptôme traçant, autant dans le positif que dans le négatif, ce vers quoi le fou, la folle ou le/la grand(e) névrosé(e), l’être humain troublé et en détresse se «dirige» sans trop le savoir et souvent sans parvenir, sinon précisément par le transfert et le contre-transfert du psychanalyste-anthropologue, à le dire. Le symptôme en tant que trace d’abord négative, affolante, peut, par l’analyse, mais pas seulement par l’analyse en psychanalyse, mais aussi en anthropologie, en histoire, en droit, en sociologie, avec l’aide de la psychanalyse, s’inverser peu à peu en oeuvre, mais non en résultat, ni en «guérison», ni en vérité empiriste pour une «économie de la connaissance» ou un comportementalisme.

Mais peut-être nous méprenons-nous sur le sens que Douville a voulu donner à son livre qui, d’ailleurs, contient bien d’autres apports à décrypter, à déplier, à se donner à soi-même en les faisant siens. Douville va loin, aussi loin qu’il le peut. Son humour, tout en demeurant en alerte, est continuellement en recherche dans une légitimation approximative individuelle qui ne se conçoit que dans des groupes, des duos, des ensembles où lui Douville prend place pour dire ou agir. Disons, de notre point de vue, qu’il n’est pas suffisamment reconnu – son livre le sera-t-il ? – pour ce qu’il est et cherche à être, avec l’Autre et pour l’Autre, avec les autres et autrui, dans son travail de chaque jour, mais aussi dans sa parole et ses écrits. Son style le sert, qui lui permet de transmettre l’apparemment intransmissible. Bref, il nous étonne.