L’empreinte entre cognition et phénoménologie
Les Empreintes de Laetoli (Tanzanie), laissées par un groupe d’Australopithecus afarensis (la même espèce que « Lucy »), ont captivé la communauté scientifique et enrichi notre compréhension du bipédisme. Cependant, l’étude des traces de pas ne se limite pas à la paléoanthropologie ; elle est également essentielle pour le suivi de la faune, la chasse, la localisation de personnes disparues. Malgré cette pertinence universelle, peu de travaux sont orientés vers les fondements phénoménologiques, cognitifs et évolutifs de la reconnaissance et de l’interprétation des traces. C’est sur ce point précis que se concentre l’anthropologue Philippe Pesteil, Professeur à l’Université de Bretagne Occidentale (UBO), dans son ouvrage « Pour une anthropologie de l’empreinte : approche cognitive et phénoménologique d’une forme » (Mimesis, 2024, 260 p.), où il explore l’empreinte comme un phénomène universel aux implications cognitives et phénoménologiques.
Ce livre, divisé à 13 chapitres, propose une anthropologie de l’empreinte, explorant comment la trace (l’empreinte de pas), qu’elle soit physique ou imaginée, est perçue, interprétée et utilisée par l’humain, jouant un rôle central dans l’évolution cognitive, le lien social, la pratique quotidienne et les croyances.
Dans la première partie, l’auteur établit les bases théoriques de l’empreinte en la reliant à la perception, au développement humain et aux capacités cognitives. Il commence par une clarification sémantique (p. 15-27), distinguant l’empreinte physique (la trace objective) de l’empreinte imaginée (la représentation mentale ou la déduction). En élargissant son champ d’analyse au-delà de la trace réelle, y compris les empreintes merveilleuses – signes physiques interprétés comme l’œuvre d’êtres mythiques ou surnaturels – l’auteur dégage une approche originale d’étude des traces.
L’auteur propose de dépasser la simple lecture physique de la trace de pas (ou de l’empreinte au sens large) pour l’ériger au statut de capacité cognitive fondamentale façonnée par l’évolution humaine (p. 32). Initialement perçue comme un mécanisme fondamental de survie (notamment pour le suivi des pistes), l’empreinte a progressivement évolué pour devenir un vecteur de lien social et de communication.
Pesteil analyse l’empreinte en tant qu’objet d’interprétation, explorant les mécanismes complexes qui lient sa forme à sa signification. Cette étude couvre les conditions du succès du traqueur (interprétation correcte) ainsi que celles menant à l’erreur (interprétation incorrecte). Cette approche permet de conclure que les traces réelles (laissées par les animaux ou les humains) et les traces fictives (attribuées à des entités extraordinaires, les empreintes merveilleuses) sont traitées par le cerveau de manière similaire. En effet, l’auteur affirme que « des objets similaires par leur forme, leur capacité à retenir l’attention visuelle, la trace vraie et celle fictive partagent les mêmes mécanismes de reconnaissance. La continuité est assurée par le processus cognitif analogique » (p. 36). Il établit ainsi une approche analogique capable d’analyser ces deux catégories de traces avec le même cadre d’interprétation.
Pour mieux comprendre ce processus, l’analyse se porte ensuite sur l’évolution et la mobilisation des sens (p. 41). L’auteur détaille comment les sens, notamment la vision, sont mobilisés pour lire l’environnement à travers les traces, insistant sur l’Implication des sens auxiliaires (p. 42) et sur le rôle crucial de la vision et de l’environnement (p. 50). Enfin, Pesteil s’attarde sur les capacités cognitives à l’œuvre (p. 59), considérant l’interprétation des traces comme une activité cognitive complexe. Celle-ci nécessite l’élaboration de scénarios (éléments pour une traque, p. 60), fait appel à la projection et à la patience (p. 64), et est même envisagée comme l’aube d’une capacité scientifique (p. 67).
Dans la deuxième partie, Pesteil explore la manifestation de l’empreinte dans les pratiques humaines, le temps et l’histoire. L’empreinte est définie non pas comme un simple vestige, mais comme une forme active créée par l’action (pp. 73, 85). L’auteur montre qu’elle est reconnue et perçue comme une « forme saillante », se distinguant par une discontinuité morphologique par rapport à son environnement. Cette approche déplace son statut d’enregistrement passif à celui d’objet actif et perceptible. L’empreinte gagne ainsi une existence formelle propre, la rendant reconnaissable et saisissable. Ainsi, suggère l’auteur, si l’empreinte résulte d’une action, son étude ne peut s’arrêter à sa seule forme finale. Pesteil souligne la nécessité d’inclure la dynamique de sa production, ce qui l’amène à explorer la relation entre le geste (p. 85) et le dialogue avec la matière (pp. 88, 93). Cette analyse de la dynamique de production s’étend ensuite à l’empreinte comme moyen de matérialiser l’expression du temps (p. 101) : c’est le procédé par lequel le temps passé est rendu visible et concret dans le présent. Cette perspective trouve un corrélat direct dans les études de l’empreinte en préhistoire, où le livre explore l’importance des traces dans l’étude de l’évolution humaine (p. 131), notamment en lien avec la bipédie (p. 132) et les recherches sur les traces archéologiques (p. 137).
Dans la troisième partie, l’ouvrage fait une plongée dans les savoirs traditionnels et les récits mythiques autour de la trace. La lecture des traces est une compétence fondamentale dont l’importance dépasse l’apport théorique pour se manifester dans des applications concrètes majeures, telles que le savoir cynégétique, le suivi de la faune et la localisation de personnes disparues. Les connaissances issues du pistage contribuent directement à des enjeux sociétaux, notamment la conservation des écosystèmes et la préservation des pratiques culturelles essentielles à la survie de certaines sociétés autochtones. L’ouvrage met en évidence la part cognitive du pistage (p. 151) et l’analyse des scénarios de chasse (p. 160). Cette compétence est concrètement illustrée par des techniques de décryptage des indices présentées dans des environnements variés, qu’ils soient enneigés (p. 164) ou désertiques (p. 170).Ces exemples précis fournissent des éléments méthodologiques cruciaux permettant de transposer la pratique de la lecture des traces à d’autres contextes (milieux forestiers ou montagneux), faisant de cette réflexion une contribution précieuse à l’étude des traces de manière générale.
Dans cette partie, Pesteil propose également une analyse des empreintes merveilleuses, c’est-à-dire celles qui sont attribuées, entre autres, à des entités surnaturelles (p. 175). En s’appuyant sur l’analyse du corpus publié par la Revue des Traditions Populaires entre 1892 et 1912 (pp. 192-234), l’auteur explore la question de l’expression de la crédulité (p. 111). Pour ce faire, il étudie les traces mythiques (par exemple : celles de Géants et la création du paysage, p. 248 ; le Bouddhisme et les Bouddhapāda, p. 252), en ayant recours à la conceptualisation de la croyance, telle que mobilisée par l’anthropologie cognitive (p.112) , en intégrant également l’analyse du processus évolutif qui a permis son émergence dans l’espèce humaine (p. 184). L’auteur met ainsi le lecteur en garde sur la nécessité d’étudier le fondement logique qui permet aux individus d’adhérer aux empreintes merveilleuses. Il souligne également le lien entre ces manifestations, les narrations mythiques (p. 258)., les pratiques rituelles (p. 265) et la compréhension de l’environnement. Cette approche permet un traitement systématique de ce type d’empreintes et constitue une contribution précieuse pour les démarches contemporaines visant à comprendre les peuples autochtones, dont la délimitation et la conceptualisation du territoire sont souvent liées à ces traces.
Le livre termine en examinant l’importance de l’empreinte dans la société contemporaine à travers trois exemples distincts : les traces inexpliquées comme celles attribuées aux « hominidés cryptiques » tels que le Bigfoot ((ou Sasquatch, tradition des peuples autochtones d’Amérique du Nord) (p. 281) ; les traces médiatiques ou produits dérivés, notamment celles laissées par les stars de cinéma sur le célèbre parvis du Hollywood Boulevard à Los Angeles, en Californie. (p. 292) ; et les enjeux d’avenir, illustrés par les empreintes lunaires particulières liées à la conquête spatiale (p. 296).
Ainsi, Pour une anthropologie de l’empreinte établit que la trace n’est pas un simple déchet du passé, mais un objet d’étude complexe qui façonne notre manière de penser le monde, de nous relier aux autres et de construire nos mythes et nos savoirs.
Un ouvrage de cette dimension n’est naturellement pas exempt de critiques. L’ambition de l’étude, qui couvre un champ d’analyse extrêmement large — allant de la paléoanthropologie à la conquête spatiale — soulève deux limites potentielles principales. La première limite majeure de cet ouvrage réside dans son manque de densité analytique et de profondeur. Bien que l’auteur parvienne à identifier les thèmes clés et les outils d’analyse pertinents, il ne parvient pas à fournir suffisamment de données empiriques et d’approfondissement théorique pour comprendre la complexité de certains phénomènes. Ce manque de développement laisse fréquemment le lecteur démuni, car l’ouvrage se contente de survoler les concepts sans les détailler suffisamment pour permettre une véritable appropriation et une mobilisation concrète des instruments d’analyse proposés. Deuxièmement, une critique concerne l’équilibre et la méthodologie du choix des données : bien que Pesteil affirme vouloir croiser les terrains ethnographiques pour articuler théorie et empirisme, il nous renseigne trop peu sur la sélection de ce corpus. Il devient, par voie de conséquence, difficile d’évaluer la représentativité de l’échantillon retenu et de déterminer précisément les limites ou les lacunes de sa réflexion. Néanmoins, comme le souligne l’auteur lui-même, l’intégration exhaustive de ces analyses (une utilisation plus approfondie des ressources issues, par exemple, des neurosciences ou de l’ethnographie systématique) aurait considérablement complexifié le document et l’aurait détourné de son objectif principal, qui est d’établir l’empreinte comme un objet d’étude unifié relevant à la fois de la cognition et de la phénoménologie.
Malgré les limites identifiées en matière de développement analytique et de méthodologie du corpus, la contribution majeure de cet ouvrage est incontestable. Elle réside principalement dans sa capacité à ériger un cadre interprétatif unifié pour l’étude des traces, qu’elles soient réelles (suivi de la faune, archéologie) ou fictives/symboliques (mythes, empreintes merveilleuses). Pesteil enrichit l’anthropologie en lui fournissant un nouvel outil d’analyse systématique, en démontrant le fondement logique des croyances et en soulignant le rôle crucial de l’empreinte dans la compréhension du territoire et l’élaboration des pratiques rituelles.
En définitive, ce livre réaffirme la lecture et la reconnaissance de la trace comme une capacité cognitive fondamentale façonnée par l’évolution. Il offre aux chercheurs une grille de lecture essentielle pour décrypter la manière dont les sociétés humaines conceptualisent le monde, structurent leurs savoirs et se connectent à leur environnement par la trace, transcendant ainsi les contextes géographiques ou culturels.