Sous la direction de Christophe Broqua et Catherine Deschamps, L’échange économico-sexuel, Paris, Editions EHESS, 2014


Recension par Louis Moreau de Bellaing

Sous la direction de Christophe Broqua et  Catherine Deschamps, L’échange économico-sexuel, Paris, Editions EHESS, 2014

Quels sont les rapports entre le sexuel et l’économique, ou, plus largement entre la sexualité telle qu’elle est pensée et représentée, et l’économie comme science sociale et humaine ? C’est à ces questions, me semble-t-il, que le livre de Christophe  Broqua et de Catherine Deschamps et alii (les autres) s’efforce de répondre. Certes, s’ils abordent les rapports entre sexuel et économique, ils n’abordent pas celui entre sexualité et économie. Sans cesse l’interrogation est présente dans ce qu’ils disent, mais il reste à y répondre. L’ouvrage tente de cerner le concept, développé par Paola Tabet, d’échange économico-sexuel. Il ne se réduit pas, contrairement aux stéréotypes, à la prostitution. Il se situe dans les rapports de genre : homme/femme, femme/homme; homme/homme; femme/femme, transsexuel(le)s, pour reprendre les catégories arbitraires utilisées couramment. On distingue usuellement sexualité ordinaire  et sexualité commerciale. Pour Paola  Tabet, le rapport de sexe est un rapport de classe, à la différence de Danièle Kergoat pour qui le rapport de sexe s’articule  au rapport de classe.  Les différentes formes des rapports de domination, ceux que j’appelle la domination en excès illégitime, s’impliquent à des formes de rapports de pouvoir  que j’appelle des pouvoirs « sur » en excès illégitime. Ils peuvent se manifester, mais de manière différente, dans les rapports de sexe, principalement – c’est certain – au niveau du rapport homme/femme, qui, en tant que tel, dure depuis des millénaires, au niveau des rapports entre hommes et femmes, entre hommes, entre femmes, entre transsexuel(le)s, c’est ce qu’on appelle , en France, l’inter-sectionnalité. Paola Tabet parle, elle, dans sa théorie matérialiste, des « rapports de sexe »,  de « continuum de l’échange éconnomico-secxuel », où, comme je l’ai dit, les rapports de sexe sont  des rapports de classe et où les services sexuels féminins sont rétribués par des hommes.

A partir d’une série d’exemples, de cas si l ’on peut dire, fournis par des chercheurs et des chercheuses de terrain, la thèse de Paola Tabet ne se trouve pas déstabilisée, mais nuancée, amendée dans sa rigueur matérialiste. Car, si le substrat matérialiste y apparaît toujours, y apparaissent aussi  les frontières ténues qui séparent intérêts et sentiments, contraintes et plaisirs, égalité   et  domination.

Dans le premier chapitre, est exposé par Paola Tabet elle-même, sa théorie du « continuum de l’échange économico-social ». « Si un autre monde peut voir le jour, cela dépendra, en grande partie, de la manière dont on affrontera le noeud des rapports entre les sexes ». C’est aussi mon hypothèse.  L’échange économico-sexuel (est) une gigantesque arnaque fondée sur le plus accompli, le plus solide et  durable  des rapports de classe de toute l’histoire humaine : le rapport entre homme et femme. Pour ma part, je ne dirai pas tant classe de sexe , mais domination en excès illégitime fondée sur des catégories de sexe dans des rapports de classe pensés dans une hiérarchie fixe (non mobile) illégitime. On retrouve,  en fin de chapitre, une phrase d’ouvriers nîmois, en 1844, adressée à) Flora Tristan, et  répétée telle quelle, dans les années soixante-dix du XX°siècle, aux Pinçon-Charlot par un ouvrier immigré (exilé) maghrébin : Il faut bien qu’il y ait des riches pour faire travailler les pauvres, sinon comment  les pauvres vivraient-ils ? . Le cercle de violence en excès illégitime et d’exploitation toujours illégitime se referme sur cette »singulière duperie » spécifique  aux rapports de genre et s’exerçant dans les rapports sociaux.

Les chapitres qui suivent sont les cas qui viennent nuancer, confirmer, amender cette théorie hypothétique  de Paola Tabet.

Le second chapitre, signé par Pascale Absi, porte sur la valeur de l’argent dans les maisons closes de Bolivie. Reprenant en conclusion le débat, ouvert par Colette Guillaumin, sur la sortie de l’oppression des femmes, Pascale Absi rappelle que les prostituées de Potosi possèdent les mêmes qualités que les autres femmes, mais elles en ont d’autres acquises  sur le terrain.  Elles traitent leurs clients avec des écarts subjectifs et objectifs (allant jusqu’à les dépouiller de leurs ressources). Ces écarts, qui paraissent dérisoires face aux inégalités sur le marché du sexe et  par rapport à l’oppression dans la famille,   sont, de plus,  subordonnés à l’idéologie, encadrée par la figure de la mère et par celle du pourvoyeur masculin des revenus. Leur expérience particulière, qui les amène à comprendre et à savoir subvertir certains mécanisme d’oppression, ne les rend pas moins impuissantes et aveugles devant d’autres mécanismes oppressifs. La connaissance et la pratique de contournement de ces mécanismes signifient, prennent sens comme esquisse d’une condition de passage de la subversion conjoncturelle à l’ébranlement structurel de l’oppression sexuelle. Autrement dit, le déterminisme classial de Paola Tabet s’y trouve quelque peu mis en cause. Une ouverture semble s’esquisser du côté de la subversion choisie et maîtrisée.

Le chapitre de Julie Castro (le troisième) analyse la sexualité pré-maritale et la prostitution au Mali.  Elle montre que, au Mali, le capital social et le capital économique, dans les liens et les rapports sociaux, sont étroitement liés. La protection sociale reste attachée à l’appartenance à des collectifs de type communautaire. Dans les villes, les femmes peuvent envisager des  protections sociales, ou sécuriser leur existence par les transactions pré-maritales ou conjugales avec les hommes, autrement dit en bénéficiant des moyens de l’appropriation symbolique des femmes par les hommes. L’émancipation est-elle possible individuellement, se demande l’auteur, dans la manière de jouer et de multiplier appartenances communes et  relations interindividuelles, pour échapper quelque peu au rapport de domination et de pouvoir masculin, sachant qu’il n’est pas possible de rompre avec les attachements communautaires ? Au moins, la question est-elle posée. Comment élargir l’entregent ? De telles questions nuancent légèrement l’hypothèse de Paola Tabet.

Dans le chapitre 4, Thomas Fouquet s’interroge sur la sexualité transactionnelle à Dakar et présente en l’occurence la clandestinité comme une stratégie. L’auteur distingue la femme mariée et fidèle de la mbaraane qui en principe n’est pas mariée, et se fait offrir des cadeaux soit par plusieurs hommes prétendant à l’épouser,  soit par des hommes en échange ou non de services sexuels. Il semble que la mbaraane concerne également des femmes qui vivent avec un seul homme, mais sont prêtes à en accepter un autre, si ce dernier surenchérit matériellement sur ce que lui offre l’autre. Fouquet insiste sur le caractère d’instabilité et de clandestinité de ce type de relations en ville. L’absence de cette relation concerne la caga, femme  indépendante matériellement, qui est assimilée à la prostituée. Entre ces trois types de relation : la femme mariée, la mbaraana et la caga, de nombreuses postures intermédiaires se manifestent, tendant, dit l’auteur, à la subversion des rapports de pouvoir et de domination. Bouquet note également que la mbaraana et la cava se sont délivrées de toute soumission à la parenté et au groupe parental. L’auteur en conclut qu’à Dakar, les « politiques du sexe » ne peuvent être  ramenées à une analyse de l’assignation à la domination. On peut admettre que les rapports de sexe, au moins pour les mbaraanes, sont beaucoup plus ambivalents que ls rapports de domination stricte entre homme et femme. Néanmoins, on ne voit guère s’y profiler une possibilité d’émancipation.

Françoise Grange Omokaro analyse, dans le sixième chapitre, la monétarisation de la sexualité et des sentiments en Afrique. Reprenant la thèse Paola Tabet, l‘auteure montre que la domination illégitime des hommes sur les femmes n’est pas remise en question ni du point de vue générationnel, ni du point de vue institutionnel. En prétendant à l’égalité des personnes, cette domination dans le rapport de pouvoir peut en partie échapper aux hommes, mais elle est reprise par  eux au niveau de l’union conjugale et de la procréation. En revanche, une rupture dans le continuum s’exerce avec et sur les représentants de la masculinité, dit l’auteur : les aînés sociaux masculins sont la catégorie sociale caractéristique de la masculinité hégémonique,par rapport aux ancêtres socuaux.Les cadets sociaux masculins  restent à la marge de l’exclusion socio-économique où désormais l’économique semble devenir dominant sur le social et le politique. Les représentations morales et imaginaires de la réussite, fondées autrefois sur la musique (le tambour) et sur la danse, cette dernière aussi bien pour les garçons que pour les filles, le sont aujourd’hui sur les « les beaux habits et l’argent »

Par exemple, à Bamako, la figure emblématique du « grand commerçant », est le symbole de la masculinité dominante. Les jeunes hommes rendent responsables de leur exclusion amoureuse et sexuelle celles qui montrent  et savent montrer que les stratégies d’une masculinité dominée commence à dessiner  la prise de pouvoir des femmes. Mais, face à la domination illégitime des hommes, à quel degré d’excès approximativement légitime socialement et politiquement se manifeste ce commencement de prise de pouvoir des femmes ?

Gianfranco Rebucini étudie, lui, au septième chapitre, le problème de l’économie des plaisirs et des échanges sexuels entre hommes au Maroc. Sont caractéristiques de la masculinité hégémonique, dit l’auteur, la liberté de contrôler son corps, la mobilité géographique et le fait d’être entrepreneur dans la sexualité. Ces caractéristiques peuvent apparaître chez des femmes, mais elles sont           alors considérées comme des prostituées. Ajoutons qu’une certaine égalité apparente est démentie au niveau de la participation au ménage et à la reproduction. A ce niveau, l’homme marocain, prostitué ou non à des hommes,, client ou non de femmes prostituées, possède une marge d’action  dans les partages sexuels que les femmes n’ont pas, remarque l’auteur en faisant référence à Nicole-Claude Mathieu. L’activité prostitutionnelle du garçon, qu’elle soit près des hommes ou près des femmes, est une épreuve vers l’acquisition d’une masculinité hégémonique. Tandis que la prostituée, en rompant (avec) ou en quittant  ((le) système oppressif du ménage et de la conjugalité obligatoire, en paie toutes les conséquences sociales, physiques et affectives. C’est,  aussi bien dans le cas des hommes que des femmes, la rupture explicite avec l’institution matrimoniale qui est signe de révolte et d’exclusion possible. Mais cette rupture et cette révolte semblent peser plus lourdement sur les femmes que sur les hommes. Elles sont, néanmoins, pour elles, une petite esquisse d’émancipation vis à vis du système masculin dominant.

Le chapitre de Corinne Cauvin Werner (le huitième)  s’intitule en sous-titre  Du coup de foudre en situation touristique au Sahara. L’auteure montre comment des femmes touristes au Sahara (Sud-Marocain) peuvent s’éprendre de leur guide et le rétribuer, d’une manière ou d’une autre, pour services sexuels rendus, soit en argent, soit par des séjours en France qu’elles leur offrent. L’auteure note qu’elles gardent le contrôle de la situation, notamment en rompant le lien au moment qu’elles choisissent, soit pendant le voyage, soit après le séjour en France de l’homme gagé. Néanmoins ces femmes ne peuvent s’assurer de la stabilité de l’union, même si elles la contrôlent. « Sujettes de leur sexualité, elles redeviennent des objets fragilisés par leur sentimentalité conforme à la règle morale, sociale, politique (au sens du politique) illégitime toujours et partout, de la dépendance des femmes ». Ce qui confirme plutôt, malgré le contrôle par elles-mêmes de la situation, l’hypothèse de Paola Tabet.

Dans le neuvième chapitre, au sous-titre significatif : Argent, sexe et sentiments (France, Sénégal), Christine Salomon étudie « les tractations intimes entre des femmes blanches européennes d’un certain âge et des hommes noirs Africains, plus jeunes et plus pauvres qu’elles ». L’intérêt de son chapitre est qu’elle inscrit son analyse, comme exemple, dans ce qu’on peut appeler la « monétarisation de l’intime. Le machisme, le racisme, le sexisme, le naturalisme, l’individualisme spécifique du pouvoir économique dans les rapports sociaux de sexe et  d’âge, sont des obstacles idéologiques et pratiques auxquels se heurtent la volonté de résistance et l’exigence de liberté d’individu(e)s, en l’occurrence femmes et âgées. Cette tentative de renouvellement de l’intime permet à ces individu(es) appartenant à des catégories reléguées à la marge, de « rêver d’une vie meilleure et de se frayer un chemin   contournant les limites qui leur sont imposées ». Cette conclusion nuance la théorisation et l’hypothèse par Paola Tabet.

L’enquête ethnographique de Philippe Combessie, dans       le        onzième chapitre,  s’effectue  dans plusieurs pays d’Europe et analyse le cas des femmes seules en milieu « libertin ». Libertin désigne, pour l’auteur, des groupes d’adeptes de pratiques de sexualité collectives. L’espace libertin semble se situer entre la pose de prostituée et le mariage à vie. Mais l’auteur montre que l’espace libertin est multi-situé dans le continuum.C’est une zone tampon , dit-il, qui établit une distance spécifique entre les pratiques libertines et   un lien trop visible entre le sexe et l’argent.  L’auteur montre que l’espace libertin est multi-situé dans le « continuum de l’échange économico-sexuel ». C’est une zone tampon , dit-il, qui établit une distance spécifique entre les pratiques libertaires et un lien trop visible entre le sexe et l’argent. On peut remarquer néanmoins que l’espace libertin ne s’isole jamais de continuum où la domination masculine en excès illégitime s’exerce.

Les trois dynamiques évoquées par l’auteur qui caractérisent cet espace-zone tampon  concernent toutes les femmes seules, les unes en recherche de partenaire pour des rencontres sans lendemain, les autres en recherche d’un conjoint, les troisièmes en quête d’une éthique alternative dans le domaine sexuel. des relations entre les femmes et les hommes. La recherche d’une telle éthique ne met pas en cause la domination masculine, même si l’argent est exclu de l’espace libertin.

Fatiha Madjoubi, au douzième chapitre, étudie ce qu’elle appelle, dans son sous-titre, « transactions et noces de papier pour hommes forcés ». L’auteure s’est efforcé d’identifier des femmes vivant en Europe, en mesure d’offrir un permis de circuler  à des hommes candidats à la migration. Les femmes qui peuvent faire circuler les hommes sont, dit l’auteure,                  aussi celles qui empêchent le passage, en recomposant de nouvelles frontières de l’intérieur du pays où elles sont. Néanmoins note également Tathia Madjoubi, le passage d’un contexte de violences subies  à l’apprentissage et au développement de compétences traansactionnelles entre soi à partir dr réalités que la notion d’identité passe sous silence. Doit-on entendre qu’il y a là, pour les miss Visa (titre de l’article), une possibilité d’émancipation ?

« La globalisation du marché matrimonial vu des Philippines » est le titre du chapitre de Gwenola Ricordeau. Il s’agit des très nombreuses femmes migrantes quittant les Philippines pour occuper, dans beaucoup de pays du monde, des postes subalternes  tels que femmes de ménage, nourrices, etc.  ou pour devenir prostituées. L’auteure les situe non seulement dans le continuum des migrations matrimoniales  et des migrations par le travail, mais dans le continuum de l’échange économico-sexuel. Se met en place une police mondialisée des femmes, pour les protéger, mais dont elles sont les premières victimes. On  ne peut réduire la capacité d’agir des femmes philippines migrantes à un risque encouru de prostitution.  Le mariage avec un homme étranger, même s’il est souvent risqué  et équivoque, répond à des attentes historiques et sociales qui leur permettent d’échapper au destin économique et matrimonial qui serait le leur dans leur pays d’origine. Pour celle-là, il peut y avoir tentative de subversion de la domination masculine dans l’échange économico-sexuel.

Sébastien Roux, dans le quinzième chapitre intitulé Sexe, tourisme et affects en Thaïlande, raconte l’histoire d’une jeune femme thaïlandaise interviewée plusieurs fois par l’auteur, qui, au moment où ce dernier s’apprête à quitter le pays, pleure et lui demande de l’emmener. En tant que chercheur-anthropologue, il ne peut accepter sa demande. Il interprète prudemment les larmes de la jeune femme, à la fois comme une marque de la domination qui s’exerce sur  elle, comme l’expression d’une subjectivité produite au sein de rapports de pouvoir imbriqués, et comme la marque aussi d’une capacité d’agir. Nous pensons naïvement, ce qui ne contredit pas le commentaire de l’auteur, que la jeune femme l’aimait un peu , et que lui aussi l’aimait un peu, peut-être sans qu’ils le sachent vraiment l’un et l’autre. Mais est-ce que ce début d’amour et l’acceptation de la demande auraient suffi à la tirer du guêpier de l’échange économico-sexuel, autrement dit à la sauver ? En tout état de cause, l’anthropologue ne pouvait accepter une transgression illégitime de sa propre tâche. Elle eut été illégitime et il le savait. Si nous nous permettons cette hypothèse, c’est parce                ce que nous pensons que la subjectivité du chercheur est impliquée dans  les individu(e)s qu’il rencontre dans sa  recherche et que, comme le disait GérardAlthabe, elle relève aussi de l’analyse.

Dans sa post-face, Rose-Marie Lagrave rappelle qu’il ne s’agit pas de confirmer ou d’infirmer  la thèse-hypothèse de Paola Tabet, ce qu’aucun auteur et aucune auteure n’on tenté de faire, tout en la confirmant grosso modo, mais ce qu’ils ont voulu lui apporter, ce sont des nuances et des perpectives.   Il s’agit, dit l’auteure, de garder le vif et le tranchant d’une approche, tout en en restant souvent à l’impensé de ce qui advient sous nos yeux. On ne peut que souhaiter d’autres travaux dans le fil que trace ce bel ouvrage où le désir, la passion de l’émancipation  des dominé(e)s trouvent une juste place.